Sous le silence de la peur, la Guinée racontée par ses voix disparues

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Après avoir pris la parole, plusieurs ont disparu. D’autres ont fui ou se sont tus. En Guinée, depuis l’arrivée au pouvoir de la junte, critiquer c’est risquer sa vie. Récits de journalistes et activistes persécutés, cette enquête met en lumière les rouages d’un système répressif qui continue d’opérer dans un climat de surveillance généralisée ; alors même que le chef de la junte, Général Mamady Doumbouya arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat vient d’être élu pour un mandat de 7 ans.

Vue partielle de la route Le Prince, principal axe de contestation à Conakry

Au nom de la sécurité nationale

En novembre 2023, plusieurs médias critiques, notamment FIM FM, Espace FM et TV, Djoma et Evasion Guinée ont vu leur Signal se brouiller. “Nous avons constaté, un matin, que notre émetteur était brouillé, sans que cette décision ne nous ait été ni motivée ni notifiée”, nous a confié le Directeur de la radio, Talibé Barry.

Un mois après, la Haute Autorité de la Communication ordonne le retrait de ces médias du bouquet de diffusion Canal + en invoquant “des impératifs de sécurité nationale à titre conservatoire”.

Le 21 mai 2024, le ministre de l’information et de la communication leur retire les agréments d’installation “pour non-respect des cahiers des charges”.

Les chroniqueurs de l’émission Mirador de FIM FM, l’une des voix critiques réduites au silence

“C’était une mauvaise nouvelle d’apprendre la fermeture d’un média où tu travailles depuis des années, surtout que ta profession est liée à ça, tu n’as pas un autre métier que le journalisme. Tu es diplômé en journalisme. C’était vraiment décevant et choquant”, regrette Thierno Madjou Bah, journaliste chez Espace TV et Espace FM ; un jeune journaliste, désormais au chômage, comme des centaines d’autres professionnels du secteur.

“C’est vrai que d’aucuns te diront, qu’il faut faire autre chose ou aller dans un autre média, mais là où je travaillais, c’était un des plus grands médias en Guinée, je ne peux pas reculer. A force de se souvenir et d’en parler, je deviens révolté”, soutient-il.

Impuissant face à ce destin fatal, il peine à se refaire une vie déconstruite. “C’est vraiment pénible ce qui m’est arrivé. Tous les jours ouvrables sont devenus des weekends pour moi. Tout ce que je faisais, c’est des reportages et des émissions pour informer les citoyens. Tout d’un coup ça bascule, c’est vraiment difficile. De l’autre côté, il y a les auditeurs qui m’interpellent en disant que ma voix leur manque”, a-t-il pesté.

Mais résilient, il résiste à la tentation, il détourne son regard des yeux doux. Il confie qu’il a plusieurs fois décliné les sollicitations venant du sérail des hommes forts de Conakry à rentrer “dans l’esprit du CNRD”.

Droit dans ses convictions, Thierno Madjou Bah critique la méthode impopulaire de nouvelles autorités de Conakry. “Le gouvernement a justifié cette fermeture pour manquement aux cahiers des charges. Mais à mon avis, ce n’est pas la manière. Si on estime qu’un média n’est pas dans les normes, il y a des préalables. Il faut d’abord un avertissement. Tous ces médias fermés en un seul jour, ça veut dire que c’était prémédité. C’est une manière de restreindre la liberté d’expression en Guinée. C’est une forme de censure. C’est une décision liberticide.”, dénonce- t-il.

Selon l’article 40 de la loi sur la liberté de la presse, la Haute Autorité de la Communication dispose d’un arsenal clair pour sanctionner tout manquement aux règles : de l’avertissement à la mise en demeure, jusqu’à la suspension — voire le retrait définitif. Autrement dit, le texte impose un parcours encadré de procédures rappelant, de ce fait, que chaque décision de la HAC s’appuie sur un cadre rigoureusement défini.

“Il y a l’avertissement, le blâme et la suspension, avant qu’on arrive au retrait des fréquences. Ce qui veut dire qu’il y a une restriction des libertés de l’espace public”, rappelle le président de la section guinéenne de l’ONG Avocats Sans Frontières, Maitre Aimé Christophe Labilé Koné.

Le Secrétaire général du syndicat de la presse de Guinée Sékou Jamal Pendessa déplore l’instrumentalisation des institutions comme la Haute Autorité de la Communication.

La version du ministre de l’Information et de la Communication évoquait le non-respect des cahiers des charges, sans pour autant nous préciser quelles dispositions avaient été violées”.

Le jour où tout a commencé

Le 13 mai 2022, le Comité National du Rassemblement pour le Développement (CNRD) annonce l’interdiction de toutes manifestations sur la voie publique. Pour les membres du CNRD, tout rassemblement sur la voie publique est perçu comme susceptible de troubler la quiétude sociale et de perturber la bonne exécution des activités prévues dans le chronogramme de la transition.

Et pourtant, l’article 8 de la charte de la transition qui faisait office de Constitution stipule que “Les libertés et droits fondamentaux sont reconnus et leur exercice est garanti aux citoyens dans les conditions et les formes prévues par la loi”.

Une décision qui soulève de vives préoccupations en matière des droits de l’homme pour Fabien Ofner, chercheur au bureau régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale à Dakar et chargé du suivi de la situation des droits humains en Guinée.

La situation est devenue très grave aujourd’hui avec les autorités de la transition. Sous Alpha Condé, à la fin de son mandat, il y avait des interdictions de manifestation qui étaient très fréquentes et ponctuelle. C’est-à-dire qu’on émettait un arrêté, un décret, un ordre qui disait que tel jour les manifestations sont interdites. Ce qui s’est passé depuis l’arrivée au pouvoir du CNRD, ce qu’il y a eu cette interdiction totale de toutes les manifestations. Ce qu’on est passé d’une interdiction ponctuelle à une interdiction permanente des manifestations. Pendant ce temps, des manifestations favorables au pouvoir ont été autorisées, mais pas les autres. De ce point de vue de la réunion pacifique, ça s’est aggravé.”, nous a déclaré Fabien Ofner.

Fabien Ofner, chercheur au bureau régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale à Dakar et chargé du suivi de la situation des droits humains en Guinée, déplore que des journalistes soient contraints de quitter leur pays, que ce soit parce qu’ils n’ont pas les moyens d’exercer leur profession, parce que leurs organes sont fermés ou suspendus ou encore parce qu’ils font quotidiennement l’objet de menaces.

“Il y a évidemment des donneurs d’ordres à partir du moment où on interdit à la fois les manifestations critiques du pouvoir et aux gens de critiquer le pouvoir ou fermer les radios, on poursuit en justice des gens sur Facebook, des gens disparaissent. Ce qu’il y a évidemment une volonté claire de limiter l’expression critique envers le pouvoir et de faire en sorte que les fondations du pouvoir actuel ne soit pas ébranlé par des critiques.”, a-t-il affirmé.

S’auto-censurer pour survivre

Dès sa prise du pouvoir, le Colonel devenu aussitôt général d’armée a déclaré après le coup de force, qu’il fallait que l’armée prenne ses dispositions pour sortir la Guinée du gouffre. Ses promesses de bien faire, se sont malheureusement transformées en cauchemars pour la plupart des voix critiques.

“Quiconque ose critiquer, apporter des réflexions contraires aux valeurs que défendent le régime, c’est-à-dire : la confiscation du pouvoir risque de disparaître où aller en prison”, déclare d’emblée, Rafiou Sow, président du Parti du Renouveau et du Progrès (PRP).

Ce leader politique fait partie de ces nombreuses voix critiques de la gouvernance du Comité National du Rassemblement pour le Développement (CNRD) qui vivent constamment dans la peur.

“J’exerce le journalisme depuis 2017, mais la censure n’avait jamais atteint un niveau aussi inquiétant”, déclare un reporter qui dit avoir perdu tout le sens de son métier depuis qu’il n’exerce plus librement, et qui a requis l’anonymat par crainte de représailles.

Un rapport du Syndicat des professionnels de la presse de Guinée, intitulé “Année d’obscurantisme en Guinée”, a répertorié au moins 70 atteintes graves à la liberté de la presse en 2024 ; soit une augmentation de 204 % et l’équivalent de près de six cas par mois.

En 2025, la Guinée a reculé de 25 places dans le classement de Reporters Sans Frontière (RSF), ce qui la fait passer du 78ème au 103ème rang sur 180 pays.

Dans son rapport, RSF relève que l’année 2024 a été particulièrement marquée par de graves répressions contre la presse privée avec en toile de fond la fermeture des médias critiques et la disparition des journalistes.

Les journalistes qui continuent d’exercer se retrouvent constamment sous pression. Vivant constamment dans l’ombre de la menace, ils sont contraints à s’autocensurer pour survivre.

Le journaliste Habib Marouane Camara, porté disparu depuis le 3 décembre 2024

“On a vraiment peur d’avoir le sort de Marouane et de tous les exilés ou ceux qui sont en prison. On le dit le plus souvent ici : il y a la liberté d’expression, mais il n’y a pas la liberté après l’expression. Cela nous contraint vraiment à nous autocensurer.”, nous a confié un reporter qui a préféré garder l’anonymat.

“La censure est effective. Les confères sont appelés depuis la HAC pour décrocher certains articles publiés ou pour modifier leur contenu. La censure s’est beaucoup plus renforcée après la fermeture des médias. Tu publies un article qui n’est pas favorable au pouvoir en place, tu reçois des messages d’intimidation.”, relate-il.

“Pour ne pas se mettre en danger, les journalistes finissent par s’autocensurer. Souvent, des articles doivent être retirés parce qu’ils touchent directement aux autorités de la transition. Le PDG peut également ordonner de supprimer un article après avoir reçu un appel, de peur que le média ne soit fermé. La peur est constante, et le moral des journalistes en pâtit, car leur métier est censé s’exercer dans l’indépendance et la sérénité”, explique un autre confrère.

Pour Maître Aimé Christophe Labilé Koné, président de l’ONG Avocats Sans Frontières Guinée, “depuis que le journaliste Habib Marouane a été kidnappé, ça a fait peur et chacun se met à l’abri.”, a-t-il affirmé.

Menaces, intimidations, kidnappings et tortures : derrière ces abus, des gendarmes et des militaires pointés du doigt

Le 9 juillet 2024, les membres du Front National pour la Défense de la Constitution, dont Oumar Sylla alias Foniké Mengué, Coordonnateur Mamadou Bilo Bah, responsable des antennes et Mohamed Cissé ont été enlevés au domicile de Foniké à Conakry par des hommes en uniforme.

Malgré les multiples appels à leur libération immédiate, Bilo Bah et Foniké Menguè sont toujours introuvables.

C’est comme si c’était aujourd’hui parce que moi j’étais à Matoto, ils m’ont appelé pour me dire que Bilo a été arrêté. Je venais juste de le quitter à 21heures. Ce jour-là, Bilo me disait qu’il était un peu fatigué, qu’il partait voir Foniké. Il allait le rencontrer pour quelques minutes, puis rentrer comme il était fatigué. Il est venu trouver qu’il était parti à la salle de gymnastique. C’est après une 1 heure 30 minutes qu’on m’a informé qu’ils ont été kidnappés.”, a relaté le frère de Bilo Bah.

Pour Ibrahima Bah, frère de Mamadou Bilo Bah, c’est un secret de polichinelle pour tous. La détention de son frère est orchestrée par les autorités guinéennes. “Tout le monde sait que c’est l’État qui les détient. Que les autorités sachent que ce sont des Guinéens, ils se battent pour la démocratie dans notre pays”.

Sur ces cas de disparitions forcées, le porte-parole du gouvernement, Ousmane Gaoual Diallo déclarait, lors d’une conférence tenue le 25 juillet 2024 à Conakry, que les adultes avaient le droit de disparaitre volontairement”.

Le père de Mamadou Bilo Bah est décédé dans l’attente de retrouver son fils, ce qui rend la situation encore plus douloureuse.

D’habitude, c’est quelqu’un qui n’aime pas montrer de la faiblesse. Je lui ai dit que ce n’est pas le moment de mourir pendant que Bilo est en détention. Ça l’a fait pleurer et j’ai senti toute la douleur qu’il portait dans son cœur. C’est une disparition très difficile. Surtout le cas de ma maman qui n’est pas du tout bien. Mon papa est décédé alors que son fils est porté disparu et aucune communication officielle n’a été faite sur leur lieu de détention.”, poursuit-il.

Il déclare avoir entamé beaucoup de démarches avec les parents de Foniké Menguè, mais en vain. Il explique qu’ils ont sollicité de l’aide de personnalités influentes, mais ont découvert que ces dernières craignaient pour leur propre sécurité.

A la suite de ce kidnapping des leaders du FNDC, Mohamed Cissé a été relâché après plusieurs séances de tortures.

Depuis son exil, il nous raconte son histoire. A l’en croire, ils ont été traînés par terre jusqu’au niveau de six pick-up de la gendarmerie et des Forces spéciales, avant d’être embarqués, en direction de l’escadron de la gendarmerie de Hamdallaye. Le commandant de cet escadron ordonne leur emprisonnement, mais les agents des Forces spéciales s’y sont opposés : « le colis est pour nous », avaient déclaré les agents des forces spéciales.

Ils ont été conduits ensuite au palais Mohamed 5, résidence du président de la transition. Il relate être bastonnés avec ses compagnons tout le long du chemin et accusés de fomenter un complot. “Les sévices ont continué dans la cour. Ils nous ont ligotés et maintenus par terre”, a-t-il témoigné sur la plateforme digitale du FNDC, ainsi que chez nos confrères du Journal “Le Point“.

Mohamed Cissé a affirmé que dans l’enceinte de la présidence, ils ont reçu des gifles, des coups de bâton et de crosse. Et un agent des Forces spéciales a dû rabattre trois fois de suite la portière d’un blindé sur le bras de Bilo Bah. Finalement, leurs yeux seront bandés et conduits dans une zone lointaine après une traversée en mer.

Il affirme se retrouver seul dans une cellule faite de sorte qu’on ne puisse distinguer le jour de la nuit.

Lors de son arrestation, il révèle que des noms étaient mentionnés souvent dans les discussions : Jonas Haba, Sangaré et un certain Mouctar Kaba.

Mohamed Cissé explique qu’il a été ensuite conduit dans un blindé par les Forces spéciales à l’état-major de la gendarmerie “chez le général Balla Samoura”.

Mohamed Cissé après sa libération (Source FNDC)

Comme j’étais toujours ligoté, un de mes nouveaux anges gardiens m’a collé un téléphone à l’oreille. C’était le général Samoura lui-même. Il était fou de rage : « tu n’as répondu à aucune de nos questions ! Tu vas voir ce qui va t’arriver ! Vous voulez renverser le régime, mais nous sommes prêts à tout pour vous en empêcher. » Après m’avoir copieusement insulté, il a ordonné de me relâcher”.

Le parquet général de Conakry a ordonné depuis le 17 juillet 2024 l’ouverture « des enquêtes minutieuses et complètes sur ces faits et nous tenir informer en temps réel de l’évolution de la procédure ».

Des enquêtes qui n’ont jamais abouti, car Foniké et Bilo, sont restés toujours introuvables et aucune communication officielle n’a été faite sur leur lieu de détention.

En Guinée, les disparitions forcées sont de plus en plus récurrentes surtout sous la junte au pouvoir. Le 25 septembre 2025, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a indiqué avoir connaissance d’au moins 10 personnes portées disparues dans ce pays.

Parmi les disparus, Saadou Nimaga, ancien secrétaire général du ministère des Mines sous Alpha Condé, qui a été kidnappé en pleine journée dans l’enceinte d’un grand hôtel de Conakry. Depuis le 17 octobre 2024 où il était porté disparu, on est restés sans aucune nouvelle de lui.

Le 9 septembre 2023, du Colonel Célestin Bilivogui, un officier supérieur de l’armée guinéenne a été enlevé en plein jour par des gendarmes, dans son bureau situé à Kaloum, à Conakry. Après cet enlèvement, sa destination est restée un mystère, jusqu’à ce que, plus d’un an après, son corps soit retrouvé. Le 25 septembre 2024, la famille de la victime a été convoquée à la morgue de l’hôpital Ignace Deen, où son cadavre a été formellement identifié. Les circonstances de sa disparition et les causes de son décès demeurent floues, alimentant des interrogations inquiétantes sur les véritables responsables de cet acte et la nature de l’enquête, ou de son absence.

Habib Marouane Camara, journaliste éditorialiste Guinéen est aussi porté disparu depuis le 3 décembre 2024. Il est resté introuvable jusqu’alors. Pourtant, avant son kidnapping, il avait informé publiquement être constamment menacé par des proches du pouvoir. Sa famille et ses proches n’ont aucune nouvelle de lui.

Abdoul Sacko, coordinateur du Forum des Forces Sociales de Guinée, un mouvement qui regroupe des leaders politiques et des acteurs de la société civile, a été victime d’enlèvement suivi de torture le 19 février 2025. Dans un communiqué, ses avocats ont affirmé que l’activiste avait été torturé puis relâché à Coyah. Il avait perdu l’usage de ses membres et avait été évacué pour des soins à l’étranger.

Me Mohamed Traoré est un ancien bâtonnier de Guinée. Depuis sa démission du Conseil national de transition, sur les réseaux sociaux, il est devenu très critique à l’égard de la gouvernance du nouveau régime. Dans la nuit du 20 juin au 21 juin 2025, il fut enlevé chez lui par 07 individus armés et conduit à une destination inconnue. Selon ses avocats, son arrestation s’est faite dans des conditions “d’une extrême violence et d’une brutalité inqualifiable”. Des heures après il fut retrouvé à un endroit isolé à Bangouyah, dans la préfecture de Coyah, où il aurait été abandonné par les ravisseurs.

Son visage a été couvert de force à l’aide d’un habit dans une tentative manifeste de l’asphyxier. En proférant des injures et menaces :” On va te crever les yeux ; si ça ne tient qu’à moi, je le tue et puis c’est fini” “, a précisé l’ordre des avocats.

Du point de la liberté d’expression, la situation est aggravée  avec pour principal symptôme : la question des kidnappings et des disparitions forcées. “Ce n’était pas le cas avant aujourd’hui. C’est une tendance qui est très grave. La situation est donc très inquiétante, malheureusement”, regrette Fabien Ofner, chercheur à Amnesty International.

Filature, espionnage : des Guinéens constamment sous haute surveillance

Selon Ibrahima Bah, avant le kidnapping de son frère, Mamadou Bilo Bah et de ses amis, ceux-ci faisaient déjà l’objet d’une filature constante.

J’avais remarqué la présence de certains individus dans le quartier ici. Je me rappelle d’un certain Kourouma, qui me posait souvent des questions par rapport à Foniké et qu’il voulait le rencontrer. Mais ce jour-là, qu’est-ce que j’ai remarqué dont je ne remarquais pas d’habitude, il (Kourouma ) est venu ici le matin et est resté jusqu’à 14 heures. D’habitude quand il vient, il reste jusqu’à 11 heures et il rentre, mais ce jour-là il est resté un plus longtemps. Il y a un véhicule administratif qui est venu stationner ici (devant le domicile de Foniké) c’est après que ce véhicule est parti, ils sont venus arrêter les Bilo et Foniké”, s’est-il souvenu.

Mamoudou Babila Keita, journaliste d’investigation en exil nous confie avoir été longtemps surveillé. “Il y avait des agents qui venaient poser des questions à mes voisins, qui cherchaient à identifier ma maison, j’étais souvent filé. J’ai quitté mon domicile pendant trois mois, je ne dormais pas là-bas”, confie-t-il.

Le journaliste d’investigation affirme être victime d’une tentative de kidnapping à laquelle il a échappé de justesse.

Le mardi 23 juillet 2024, alors qu’il faisait une pause dans la préfecture de Kankan, il échappa de justesse à une tentative d’arrestation. Un épisode qu’il décrit comme un moment de tension extrême, où l’ombre de la menace planait sur lui. Avant cet incident, il avait été averti par des sources dignes de confiance qu’un complot se tramait contre lui, visant à le faire disparaître.

Installé à la devanture d’une supérette, il se souvient avec précision des événements qui ont failli tourner au drame. « Ceux qui étaient censés m’arrêter connaissaient chaque détail de ma localisation », révèle-t-il, d’une voix marquée par la gravité de ce qu’il venait de vivre.

Cette proximité entre l’assaillant et sa cible soulève d’innombrables interrogations sur l’efficacité des mécanismes de surveillance, et peut-être même sur la complicité de certains acteurs locaux.

Mais au moment où ils arrivaient, nous étions déjà deux devant la supérette. Un homme à moitié vêtu d’uniforme militaire a brusquement foncé sur nous. Lorsqu’il est arrivé, il semblait confus, hésitant sur lequel des deux il fallait interpeller. Il portait des écouteurs à l’oreille, comme si quelqu’un lui parlait. Après un instant, il est retourné, a traversé la route et a commencé à communiquer, tout en gardant le regard fixé sur moi. Entre-temps, j’ai aperçu un véhicule non immatriculé garé de l’autre côté de la route, à bord duquel se trouvaient deux militaires, l’un en civil, l’autre en tenue. De l’autre côté, deux hommes en uniforme descendaient d’une moto. On avait bouclé le périmètre.”, a-t-il relaté.

Il explique que c’est à partir de ce moment qu’il a reçu un dernier coup de fil, l’avertissant de se mettre immédiatement à l’abri. Il prend alors son véhicule, mais l’abandonne en cours de route pour emprunter un motard qui l’aide à s’échapper.

Après avoir quitté le territoire guinéen, Mamoudou Babila continuait d’informer via les réseaux sociaux. Jusqu’au jour où, un matin, son père, âgé de 75 ans, a également été enlevé à N’zérékoré par des individus non identifiés. Ce jour-là, Babila a annoncé la nouvelle en larmes sur sa page Facebook, soulignant que son père n’avait rien fait. Des enquêtes ont été ouvertes, mais sont restées sans suite. À ce jour, le père du journaliste d’investigation n’a toujours pas été retrouvé.

Les Forces Vives de Guinée (FVG) ont condamné un « kidnapping odieux orchestré par les militaires au pouvoir ».

Sékou Jamal Pendessa, journaliste, Secrétaire général du syndicat des professionnels de la presse de Guinée, est permanemment filé. Lors d’un entretien qu’il nous a accordé, il a révélé avoir échappé à plusieurs tentatives de kidnapping orchestrées par des agents de la gendarmerie et de l’armée.

J’étais filé depuis chez moi. Tous mes mouvements étaient contrôlés. Dès que je suis sorti au carrefour j’ai vu deux agents de la gendarmerie. C’est comme s’ils étaient venus manger, mais lorsque j’ai emprunté un taxi, ils m’ont suivi, ils étaient à bord d’un véhicule militaire. Plus loin, ils ont voulu coincer notre véhicule tout en cherchant à me repérer parmi les passagers. La chance que j’aie eu ce jour, ils (ces militaires) se connaissent avec le conducteur du taxi. C’est là que Dieu m’a peut-être sauvé”, a-t-il narré.

Il dit avoir échappé à trois tentatives de kidnapping et reçu des visites des agents de service de renseignements. A l’en croire, il recevait régulièrement des coups de fil anonymes.

Il y a même des journalistes mis sur écoute. J’ai aussi fait l’objet d’écoutes téléphoniques à un moment. Tout est contrôlé chez moi. Je vous dis que des agents des services secrets se sont rendus à mon domicile. Nous avons passé une heure à échanger et apparemment, ils enregistraient notre conversation. Ils sont allés sur le terrain politique, ils m’ont dit qu’ils ont duré dans la société civile, mais je ne connaissais aucun d’entre eux. Parce que j’ai été rédacteur en chef pendant au moins dix ans, je connais tous les acteurs du domaine. Je leur ai répondu que je suis apolitique, en aucune manière je ne ferai de la politique. Moi, je défends les employés des médias. N’ayant pas obtenu ce qu’ils voulaient, ils ont quitté chez moi en disant qu’on garde le contact.”, a-t-il expliqué.

Les gens sont contraints de changer, d’itinéraire, de logement pour se cacher. C’est une situation qui est évidemment très grave. Nous avons été en contact avec plusieurs personnes qui se disent surveillées et savent être surveillées. Donc, il y a cette forme de paranoïa qui s’est installée. Une paranoïa qui est justifiée. C’est ce qui est prouvé par certains enlèvements et certaines condamnations.”, a affirmé le chercheur de Amnesty International pour l’Afrique de l’ouest et du centre et chargé du suivi de la situation des droits humains en Guinée.

“Nous savons que nous sommes constamment sous surveillance des services de renseignements et autres. Nos téléphones sont sous écoute”, renchérit Rafiou Sow, président du Parti du Renouveau et du Progrès (PRP).

Harcèlement judiciaire et détentions arbitraires : l’autre visage de la répression

Alors qu’il avait appelé à une manifestation le 18 janvier 2025 pour demander la réouverture des médias et la levée des restrictions liées à l’accès à internet, Sékou Jamal sera arrêté.

Poursuivi pour trouble à l’ordre public, il a été condamné à six mois de prison ferme en première instance. Sous une forte pression du mouvement Syndical Guinéen auquel est affilié le syndicat des journalistes, la peine de Sékou Jamal sera allégée en appel. Il obtient une remise en liberté le 28 février 2024, après avoir passé plus d’un mois en prison.

Sékou Jamal Pendessa sous l’escorte d’un agent de la gendarmerie nationale

Dès qu’on est sortis au niveau du carrefour, il y avait des pickups de la gendarmerie, qui nous ont suivis. Arrivé à Dixinn terrasse, on bloque notre véhicule pour me dire que je suis en état d’arrestation. J’ai demandé une convocation ou un mandat d’amener, ils n’en avaient pas, alors que nous étions dans une zone qui relève de la juridiction du procureur de Dixinn où je venais de quitter. C’était plus simple pour le procureur de me dire que je ne dois plus sortir.”, a-t-il expliqué.

Le président du Mouvement Démocratique Libéral (ModeL), Aliou Bah, arrêté le 26 décembre 2024 à Pamelap, à la frontière entre la Guinée et la Sierra Leone a été conduit manu militari à la direction centrale des investigations judiciaires de la gendarmerie nationale à Conakry. Son directeur protocole a été arrêté avec lui avant d’être relâché plus tard.

Moi, je n’ai pas appris l’arrestation de Aliou, je l’ai plutôt vécu. J’étais avec lui, on nous a arrêtés ensemble, mais moi on m’a relâché tardivement. J’étais vraiment peiné par rapport à cette arrestation. Vu la manière dont on nous a arrêtés sans une convocation. On vient nous dire qu’on nous dépose à Conakry. C’était une violation flagrante de nos droits. Nous avons été arrêtés et c’était de la panique totale. Nous avons été moralement brutalisés. Personnellement, cela m’a beaucoup affecté parce que nous sommes inséparables. Je suis son meilleur ami. Depuis, je suis complètement bouleversé par cette situation.”, nous a-t-il confié.

Aliou Bah sera ensuite condamné le 7 janvier 2025 par le tribunal de première instance de Kaloum à deux ans de prison ferme pour « offense au chef de l’État ». Le 28 mai 2025, la Cour d’appel de Conakry a confirmé cette condamnation.

Aliou Bah au sortir d’une audience à la cour d’appel de Conakry

Alors que son parti (ModeL) avait annoncé une plainte contre X, une autre version des faits émerge. D’après une source proche du leader, Aliou Bah a été contacté par le général Balla Samoura, haut commandant de la gendarmerie nationale.

Nous avons trouvé que cet appel était une forme d’intimidation et non un appel ordinaire. Le contenu des échanges porte sur une intervention du président Aliou Bah. Il semblerait que le général Balla Samoura l’avais appelé pour ça.”, confie-t-elle.

Le président de l’ONG Avocats Sans Frontières, Maître Aimé Christophe Labilé Koné dénonce les conditions illégales et injuste de son arrestation.

Si on estime qu’il a enfreint à un certain nombre de principes, on lui adresse une convocation en bonne et due forme. Mais là, on l’a cueilli manu militari ”, soutientil.

Mamoudou Babila Keita, journaliste d’investigation a aussi eu des ennuis judiciaires l’obligeant à quitter le pays.

Journaliste chez Espace et par ailleurs Administrateur général du site Inquisiteur, il a été assigné en justice par le garde des Sceaux, ministre de la justice d’alors, Alphonse Charles Wright pour avoir produit un article d’enquête qui accable son département sur une affaire de corruption dans les travaux de rénovation de la maison centrale de Conakry.

L’article a été publié le 20 mars 2024 sur son site d’information www.inquisiteur.net. Le 17 avril 2024, suite à la publication de cette enquête qui lui a valu une plainte, lui et son site ont écopé six mois de suspension décidée par la Haute autorité de la Communication.

On m’a accusé de diffamation, malgré la solidité des éléments de preuves.”, explique-t-il.

  

Silence complice des autorités et manque de pression internationale

Fabien Ofner, chercheur au bureau régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale à Dakar et chargé du suivi de la situation des droits humains en Guinée, affirme que la situation est d’autant plus préoccupante que, malgré les annonces d’enquêtes du gouvernement, aucune suite concrète n’a été donnée. À ce jour, aucune communication officielle n’a été faite sur l’avancement de l’enquête concernant les disparitions forcées.

“Ce qui évidemment met en cause l’existence d’une réelle volonté politique des autorités à apporter justice et à lutter contre ces actes commis présumément par des militaires, notamment, par les forces spéciales, selon les témoignages que nous avons recueillis et d’autres organisations.” déclare Fabien Ofner.

Il déplore également que l’influence de certaines institutions semble très faible. “On pouvait les entendre un peu plus”.

Et pire, “Les autorités déclarent n’être informées de rien. Elles disent qu’elles-mêmes s’interrogent au même titre que les parents de ces derniers, alors que nous sommes dans un pays qui est gouverné, les droits de l’homme ne se portent pas bien. Je ne vois aucune autorité se mouvoir. Ces personnes ont disparu et on passe à autre chose. Nul n’est épargné dans une telle situation.”, déplore-t-il.

Ce silence se traduit par l’absence de réponse du Haut Commandement de la Gendarmerie Nationale que nous avons officiellement sollicité afin d’obtenir sa version des faits.

Du côté du ministère de la Communication, le secrétaire général a indiqué que : “Ces questions sont gérées par la Haute Autorité de la Communication”.

Tout comme Fana Soumah, en fonction au moment des faits : “Je ne suis plus ministre de l’Information depuis le dernier décret du PRG. Tu voudras bien contacter le président de la HAC”, a-t-il déclaré.

Nous avons également écrit au président de la Haute Autorité de la Communication, mais il n’a apporté aucune réponse à nos sollicitations.

Le ministère de la Sécurité, contacté par le biais du directeur de sa cellule de communication, n’a pas non plus apporté de réponse.

Plusieurs interlocuteurs rencontrés lors de notre reportage affichent un profond pessimisme quant au respect des valeurs démocratiques en Guinée. Les voix critiques s’estompent progressivement sous l’effet d’un climat de peur, malgré l’élection du général Mamady Doumbouya à la présidence de la République pour un mandat de sept ans, le 28 décembre 2025. Parler ou disparaître, c’est un pays sous silence.

Bahakady K./ Truth Reporting Post


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