
Une balade improvisée m’a conduit à un petit bout de Kingston. Une maison que rien ne rapproche de la « Jamaïque » (sic). Sa façade ne laisse pas non plus transparaître qu’on peut être si loin et si proche de certains pubs de « Trenchtown » (sic). Loin des bars qui bordent le boulevard 13 janvier de Lomé, elle affiche un visage pas très reluisant.

Le pub reflète un contraste saisissant la nuit. Le dehors éclairé par les lampadaires publics tranche avec un intérieur « ténébreux » où fusait bruyamment du root et du rock reggae. Une pénombre, telle une bulle recouvrait la maisonnée où seules quelques lumières jaunes nonchalantes éclairaient le lieu et laissaient voir présence humaine. On pouvait donc voir sur un podium, un orchestre jouant à fond et trempé de sueur, de la musique reggae.

Derrière le groupe musical, trônent deux posters du dieu invisible et omniprésent de la bruyante assemblée noctambule, Bob Marley ! Dans la petite cour, les clients étaient éparpillés. Ils étaient debout ou assis devant un verre ou devant le bar de la taverne. Le pub a un nom rustique et occupe un petit espace. Suffisant pour son public de cette soirée du 31 janvier 2025. Il ne craignait d’ailleurs pas de se marcher dessus malgré l’exigüité du lieu qui étouffait sous la forte densité humaine. Je pris place à côté de mon amie, une expatriée. Elle était juchée sur une chaise, comme sur un élévateur. Une position ascendante de l’habituée du lieu qu’elle a sur moi. Je m’accoudai à son siège contemplant, profane que je suis, un groupe de danseurs défoncés. Sur une petite piste qu’ils occupaient, ils étaient totalement transfigurés par je ne sais quelle transe.
Pendant que j’assistais à ces sortes de danses bizarres pour la plupart, des nuages suffocants survolaient au-dessus de ma tête. C’étaient de petits cumulo nimbus formés de concentré de bouffées de joints et de cigarettes. Ils se déplaçaient sous l’effet d’un léger vent et parfumaient le bar de tout ce qu’il contenait cette nuit-là. Le leader vocal de l’orchestre continuait de chanter et de pincer les cordes de sa guitare enchaînant chanson sur chanson. Je commençais à prendre plaisir. Les décibels faisaient leur effet sur moi. C’était comme les dieux du reggae déployant toutes leurs énergies séductrices pour me faire adhérer à leur religion. Je résistais à leurs manœuvres mélodieuses. Je m’accrochai à la bouteille de Coca-Cola que je tenais fermement dans ma main tel un crucifix pour ne pas céder à la tentation.
Soudain, j’entendis les premières notes d’une chanson que je connais très bien. « Hôtel California ! », criai-je à l’oreille de mon amie. Elle acquiesça de la tête. Je commençai alors à bouger ma tête en l’accordant à la version reggae de ce tube de Eagles, groupe américain de rock. Puis, le groupe musical déroula une play-list. Elle eut un effet psychotrope sur moi. « Déni » d’Hamed Farras (jeune chanteur reggae qui n’a pas fait long feu sur la scène musicale ivoirienne), « Sweet Fanta » Diallo d’Alpha Blondy, « Don’t cry » et « The way it is » de Lucky Dube. Toutes ces chansons m’ont métamorphosé le temps de leur passage. Je dansai et chantai même ce refrain : « Don’t cry, Baby don’t cry » de Lucky Dube.
Plus tard, je redevins moi-même. Je bus par petites gorgées ma Coca-Cola pour, peut-être, me purifier de l’extase qui prit possession de mon être quelques minutes plus tôt. Après la séquence endiablée qui m’a emporté, un autre chanteur fit son entrée sur scène par un ragga.

Je le connaissais avant cette soirée. Il est très talentueux dans sa manière de faire du ragga dans sa langue maternelle.
« Tu vois ce mec entouré de ces deux filles-là ? », me montra mon amie.
Je regardai à ma gauche et lui demandai : « Qui ? Celui qui a les dreadlocks ? ».
« Faut pas les regarder sinon ils sauront que je parle d’eux », m’imposa-t-elle. Je me pliai à son injonction.
« C’est mon ex petit ami », m’avoua mon amie. Puis elle retourna à sa bouteille d’Awouyo, son compagnon de ce soir-là. Je compris que je n’étais qu’un simple objet de vengeance. Pas plus. J’avais l’impression d’être utilisé pour narguer le jeune homme infidèle. Un long temps s’écoula. Lorsqu’elle vida sa boisson, mon amie me demanda l’heure qu’il faisait. « Deux heures quatre minutes », lui répondis-je. « Le pub va fermer bientôt, rentrons », m’ordonna-t-elle. Je la suivis tel un élève derrière son maître. Lorsque nous sommes parvenus à la sortie, mon regard se posa sur une porte. Il y est écrit : « No drug ». J’écarquillai bien mes yeux. Mon étonnement décupla lorsque je vis un dessin de feuille de cannabis sur lequel est apposé panneau d’interdiction. « J’hallucine ! », suis-je dit dans mon for intérieur.
Sur le chemin du retour, elle me dit : « Tu sais Anani, ce n’est pas bon d’aller souvent dans un lieu où on peut croiser son ex-compagnon ». « Tu l’aimes », lui signifiai-je. Elle répondit non. « Tu l’aimes encore », insistai-je. « Tu ne me connais pas, Anani ». J’ai senti de sincérité et de la tristesse dans sa voix et je me suis tu. Plus tard, sur mon lit, je refis le film de cette soirée particulière. « Comment célèbre-t-on le 11 mai dans ce pub ? », me suis-je demandé. Je pouffai de rire et m’endormis.
Anani GALLEY
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